EXTRAIT LA DONNEUSE SANS VISAGE

Roman La donneuse sans visage, Segolene Chailley éditions L’Harmattan, EXTRAIT  p. 46 – p. 49

Lorsqu’ils sortent enfin à l’air libre, ils prennent la direction du Petit Eiffel. D’après le minuscule plan, au dos de la carte de visite, il ne doit plus se trouver bien loin, au plus à deux ou trois rues. Virginie évite les pavés défoncés qui déforment par endroits les trottoirs, ses bas de pantalon traînent dans l’eau boueuse mais cela lui est égal. Depuis le matin il pleut, elle s’y est fait. Le ciel s’amuse à laver la ville, avant de se décider à lui rendre définitivement son éclat. Qu’importe. Leur premier rendez-vous à la clinique s’est bien passé, cela seul compte. Et le second est imminent. Il est prévu dans vingt-quatre heures. Désormais, elle a la certitude qu’elle ne rêve plus, que quelque chose d’important est en marche. En attendant, elle donne libre cours à ses obsessions, cherchant sur les visages qui dégoulinent un signe, un indice. Cette femme doit loger dans ce genre de quartier, ou encore plus loin, en banlieue. Virginie se reprend aussitôt, honteuse. Si ça se trouve, elle habite dans un quartier super chic. Elle ne sait pas grand-chose d’elle. Au mieux, peut-elle se raccrocher aux quelques renseignements qu’on leur a fournis. Une jeune mère, âgée de vingt-cinq ans, elle a un enfant. Cela lui convient. Si elle fait ce genre de choses, c’est certainement pour son gamin, pour lui donner un peu de confort. À part ça, elle ne sait rien.

Une inconnue. Un numéro associé. Le 315. Une inconnue qui doit le rester, à tout prix. Cela a été spécifié, noir sur blanc, sur leur contrat : ils doivent renoncer à en savoir plus, à rechercher son identité. Un simple corps mis à disposition pour… Évidemment, c’est mieux pour tout le monde. Virginie meurt d’envie d’en savoir plus à son sujet, non pas pour la connaître, la rencontrer personnellement, mais à la seule fin de pouvoir se « projeter ». En tout cas, c’est ce qu’elle avait affirmé à Tristan. À dire vrai, si on lui en avait donné la possibilité, elle se serait jetée sur l’occasion pour faire sa connaissance, regrettant son empressement par la suite. Est-ce qu’elle se sent malmenée parce qu’on la prive d’un droit ? Son obsession secrète est-elle née de cette absence voulue d’informations ?

Toujours est-il que, dès le processus enclenché et les démarches administratives accomplies, Virginie s’est mise à penser à elle. Et si, en rêve, il lui arrive de l’imaginer, jamais elle ne discerne à temps les traits de son visage. Systématiquement, il devient flou, ou une balafre le déforme, et elle se réveille en nage, affolée. Qui peut bien être cette femme ? Pourquoi fait-elle ça, alors qu’elle ne me connaît même pas… ?! Ses angoisses virent à l’obsession, elle y pense cent fois par mois, par semaine. Jour et nuit. En boucle. Démesurément. Essayant maladroitement de cacher son trouble, son désarroi, ses peurs.

Depuis des mois, elle vit dans l’ombre de cette femme, l’imaginant se réveiller le matin, les cheveux noués en une longue tresse (c’est la mode ici), allant chercher son fils dans sa chambre, un petit bout âgé de trois ans, pour le préparer. Un rituel bien rôdé : sitôt le petit déjeuner avalé en vitesse, Irina/Olga/Petrouchka (le prénom qu’elle lui attribue change selon son humeur) l’amène à l’école à pied, en bus, en mobylette ! Puis elle court ensuite à son premier taf, enchaînant au fil de la journée des petits boulots, qui lui permettent de boucler les fins de mois. Ainsi dans son imagination, elle a été successivement caissière, coiffeuse, ouvreuse dans un cinéma, puis serveuse dans un bar louche, et dans ses bons jours étudiante en quatrième année de médecine le soir, et assistante médicale, le jour… Si le scénario varie à l’infini au gré de sa fantaisie, invariablement il s’arrête, façon gros plan, sur ce moment de bascule, quand Irina/Olga/Petrouchka tombe sur l’annonce d’un magazine, un encart de quelques lignes, inséré entre les offres de tests de médicaments et les boulots d’été.

Elle décide d’y répondre, se sachant très féconde (enfin Virginie imagine, comme ça, la chose). À chaque fois qu’elle baise régulièrement un pauvre gars, tôt ou tard, elle tombe en cloque. Une seule pilule oubliée suffit, quand ce n’est pas le préservatif qui a le malheur de péter au beau milieu des ébats, en plein milieu de son cycle. Elle a déjà, au compteur, deux avortements et, sur les bras, un gamin sans père (elle ne sait même pas qui c’est, ou il a décampé pour une autre, là encore tout est possible). Alors pourquoi ne pas se faire du fric et, au passage, aider quelqu’un, n’importe qui, n’importe où dans le monde ? La jeune Irina/Olga/Petrouchka a donc appelé la clinique un mardi, non, plutôt un vendredi matin, car elle a dû y penser dans la semaine et l’idée a fait son chemin. Elle en a, d’abord, parlé à sa meilleure copine. Sans hésiter, elles se sont donné rendez-vous au Star Burger (nom d’une enseigne que Virginie vient de dépasser), pour en discuter, manger, et descendre des shots de vodka. Légèrement ivre, elle lui a annoncé qu’elle le ferait. Sur ce, la copine, aussi imbibée qu’elle, a certainement rétorqué quelque chose comme : Mouais, pourquoi pas… C’est pas con, juste un traitement hormonal et hop direct la thune ! Tu t’en fous de l’autre, c’est anonyme. T’as un filon, toi… la chance que t’as, alors que moi…

Virginie ne se lasse pas d’imaginer sa vie. Elle peut se l’avouer à présent, elle est contente de marcher dans la même ville que son double en image, de découvrir son univers. Même silhouette, poids, yeux. Pendant des mois, bien que séparées par des milliers de kilomètres, toutes deux ont été reliées par la même pensée, faire en sorte que ce spermatozoïde pénètre dans cet ovocyte pour le meilleur et pour le pire, et chacune a porté son lot de doutes, d’angoisses.

Présentation Roman La donneuse sans visage, un roman qui pose la question du recours au don d’ovocyte, des secrets et mensonges qui l’entourent (relation entre couples et donneuse d’ovocyte), des lois de bioéthique… une aventure humaine au cœur d’un tabou !